La transition énergétique tueuse des grands groupes d’énergie ?

31 mars 2018

Les énergéticiens historiques sont confrontés à la fois à la concurrence des GAFA et aux changements d’habitudes de consommation.

Selon Gabriel Raymondjean, directeur de TalanOperations, pour conserver leur monopole, ces géants de l’énergie doivent miser sur le big data et l’intelligence artificielle.

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Dans le secteur énergétique, l’innovation ne date pas de la révolution numérique. Il suffit d’observer le foisonnement d’initiatives, ne serait-ce que depuis le début des années 2000, dans le solaire, l’éolien, la biomasse et plus généralement, pour capter et stocker les multiples sources d’énergie autour de nous. De tels efforts répondent à la fois au dépassement du pic de production pétrolière, mais aussi au besoin de produire de l’énergie plus verte.

Il y a cependant deux freins de taille à surmonter. Tout d’abord, la plupart de ces sources sont intermittentes. Leur rendement, donc leur viabilité, dépend fortement de leur capacité à prévoir et stocker, afin d’injecter ces énergies sur les réseaux au meilleur moment. Le second frein est justement celui de l’injection. La multiplication de sources intermittentes pose problème aux transporteurs et distributeurs d’électricité, contraints d’assurer un équilibre à chaque instant entre l’offre et la demande sur le réseau.

Ces problèmes semblent pouvoir être résolus aujourd’hui grâce aux progrès accomplis dans la maîtrise des données, conjuguant l’internet des objets et Big Data, et dans le champ de l’intelligence artificielle. Il devient possible de prévoir, d’anticiper les besoins et les capacités, de piloter et d’optimiser les injections sur les réseaux.

Pour les grands énergéticiens historiques, le tableau général n’est cependant pas idyllique. Alors que la transition énergétique attendue depuis plusieurs années semble s’accomplir, ils sont freinés par des capacités d’investissement limitées par la charge d’entretien de leur parc de production existant et par leur situation économique générale. Un seul exemple : le programme de grand carénage d’EDF, indispensable au maintien en condition opérationnelle des centrales nucléaires, est estimé entre 50 et 100 milliards d’euros, à dépenser sur une période relativement courte.

Les GAFA seront-ils les énergéticiens de demain ?

L’enjeu est d’autant plus important pour les énergéticiens qu’ils sont défiés sur leur terrain par les géants du numérique. Les GAFA s’intéressent de près à l’énergie d’abord en tant que consommateurs, leurs immenses fermes de calcul étant particulièrement énergivores. L’enjeu pour eux n’est pas tant de réduire leurs coûts de fourniture d’énergie que de sécuriser leur approvisionnement. En effet, imaginer l’interruption des services d’Amazon ou Google, même pour un court instant, pour des raisons d’alimentation en énergie nous semble impossible.

Face à ce défi, les GAFA ont donc pris le rôle de producteurs d’électricité, aidés par leurs formidables capacités d’investissement. Alphabet, la maison mère de Google, a récemment investi plus de 2,5 milliards de dollars dans 22 grands projets d’énergies renouvelables dont 250 millions de dollars dans le fabriquant de panneaux solaires SolarCity. Le même SolarCity a été racheté 2,6 milliards de dollars par Tesla.

Les GAFA ont fait les choses en grand, mettant à profit leur maîtrise de l’IA et des données pour optimiser leurs infrastructures électriques. Ils se trouvent ainsi à la tête de capacités de production d’électricité importantes à un prix très compétitif, qu’ils peuvent commercialiser à des entreprises ou des particuliers. L’effort des GAFA pour assurer leur approvisionnement sert aussi leur stratégie d’accès aux données des consommateurs. La fourniture d’énergie leur permet de connaître plus précisément les habitudes de consommation des particuliers et, donc, d’avoir un temps d’avance si la domotique vient à se généraliser. Le marché de l’optimisation des équipements électriques dans les domiciles est d’ailleurs devenu dynamique, encore une fois grâce aux progrès de l’internet des objets et de l’IA, combinés avec une inflexion très nette des usages du numérique de tout un chacun. Ce marche semble très prometteur pour de nombreuses start-up, les grands énergéticiens et bien sûr les GAFA !

Avec les micro-grids, le consommateur reprend la main

Les énergéticiens ont un autre défi à relever : répondre aux changements des modes de consommation. C’est particulièrement notable au Japon où, suite à la catastrophe de Fukushima, l’auto production se développe avec la création de micro-grids. Avec ces micro-réseaux énergétiques locaux intelligents, la population entend renforcer sa résilience face aux catastrophes naturelles, aux dangers du nucléaire et aux cyber-attaques. Pour se rendre compte des enjeux, songeons qu’un black-out de plus de 36 heures serait potentiellement dramatique dans une grande ville, à commencer par le maintien en fonctionnement des hôpitaux.

Le cas du Japon n’est qu’un exemple. C’est encore un peu tôt mais rien n’interdit d’imaginer l’apparition d’une tendance lourde de consistant à passer par des circuits courts, jusqu’à atteindre d’arriver à l’autosuffisance avec des villages en à énergie positive. La prise de conscience écologique et l’augmentation relative du prix de l’énergie y sont bien sûr pour quelque chose, et il nous faut aussi prendre en compte l’essor de l’économie du partage, favorise par les progrès des usages du numérique. Ceci est remarquablement analyse à par Thanh Nghiem et Cédric Villani, dans « Le manifeste du crapaud fou », livre publié en 2017.

Avec les micro-grids, le consommateur reprend la main. Des écoquartiers s’organisent, des entreprises se fédèrent en clusters pour produire de l’énergie et la stocker temporairement. En posant un panneau photovoltaïque sur son toit, une éolienne dans son jardin ou une unité de bio-méthanisation, les particuliers et les PME deviennent aussi producteurs verts. Au-delà de sa propre consommation, chacun peut la revendre.

Les métiers du distributeur d’énergie risquent fort de se complexifier face à cette multiplication des consommateurs-producteurs et à la difficulté à prévoir les capacités énergétiques. Ils feront de plus en plus appel aux nouvelles technologies d’IA et de maîtrise des données pour gérer les flux et maintenir les infrastructures. Les technologies à registres distribués, dont la blockchain, sont également sollicitées. Parallèlement, l’étendue de leurs domaines d’intervention risque de se restreindre. Aujourd’hui, un distributeur accède aux particuliers. Demain, il s’arrêtera peut-être au point d’entrée des micro-grids.

Des recommandations attendues

Si dans un premier temps, ces fonctions seront externalisées, elles entreront rapidement dans les organigrammes des entreprises tant elles revêtent une importance stratégique et, ce, dans tous les secteurs d’activité. Un assureur pourra optimiser la gestion des sinistres sur la base des photos du véhicule accidenté. Un opticien proposera une monture de lunettes personnalisée correspondant parfaitement à la morphologie du visage de son client. Les cas d’usage sont infinis.

Avec ses mathématiciens et ses chercheurs en sciences cognitives, réputés dans le monde entier, notre pays a de sérieux atouts à faire valoir en intelligence artificielle. Des Français occupent des postes clés dans ce domaine, à commencer par Yann LeCun, directeur du laboratoire de recherche en intelligence artificielle de Facebook.

Un autre mathématicien prestigieux (et député LREM), Cédric Villani, s’est vu confier, à la rentrée, une mission d’information sur l’IA, six mois après un premier rapport. Le Lauréat 2010 de la médaille Field remettra en fin d’année ses recommandations. Une étape importante pour faire de la France non plus un suiveur, mais un leader.

2018-05-18T11:01:01+00:00